L’IA générative peut-elle rapprocher les générations ?
03/04/2025
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Découvrir notre démarche d’éco-conceptionEt si, plutôt que de creuser le fossé technologique entre les générations, la nouvelle ère numérique inaugurée par l’essor rapide des intelligences artificielles génératives offrait des possibilités de dialogue renouvelées ?
Yann Ferguson, docteur en sociologie et chercheur à l’Inria
Voici déjà plus de deux ans que la vague de l’IA générative a pris le monde de cours à la suite de l’arrivée de ChatGPT. Passé le moment des surprises et des expérimentations, vient l’heure de s’interroger sur ce qui ressemble de plus en plus à un changement de paradigme, une rupture fondamentale qui, comme l’internet et le smartphone avant elle, promet de remodeler en profondeur la façon dont nous interagissons les uns avec les autres. Les vagues technologiques précédentes ont souvent été accusées de creuser le fossé entre les générations, entre des jeunes technophiles et des retraités quelque peu dépassés.
Si l’affirmation est quelque peu clichée et pas toujours exacte, faut-il craindre une même dynamique avec l’IA générative ? Ou cette technologie, plus intuitive et facile à prendre en main, offre-t-elle au contraire une occasion en or de combler le fossé entre les générations ? Le développement du numérique est par ailleurs régulièrement accusé de contribuer à une épidémie d’isolement et de solitude qui frappe le monde entier, au point que l’OMS en a fait un enjeu de santé majeure. L’IA générative peut-elle servir de remède ou risque-t-elle au contraire d’aggraver la crise ?
À leurs débuts, l’informatique, puis l’internet étaient des technologies difficiles à prendre en main, requérant des compétences techniques poussées qui constituaient des barrières à l’usage. À cet égard, l’évolution des technologies numériques sur les quarante dernières années peut se lire comme un grand mouvement de simplification, visant à rendre leur usage de plus en plus accessible, donc démocratique, avec, par exemple, un passage d’interfaces logicielles propriétaires et difficiles à prendre en main vers des portails web plus intuitifs. Steve Jobs faisait d’ailleurs de la simplification des produits et des interfaces une règle fondamentale du design chez Apple. À cet égard, l’IA générative, qui permet d’interroger la toile en langage naturel, à l’écrit ou même avec la voix, pourrait bien constituer l’égalisateur ultime.
« Les IA qui sont en train de débouler sur le marché pourraient bien faire sauter les ultimes barrières, car il devient possible d’interagir avec elles de manière entièrement naturelle, par la parole. Par exemple, mes parents n’arrivent pas à prendre un rendez-vous sur Doctolib.
Mais appeler une IA qui va prendre rendez-vous pour eux, ils peuvent le faire. Je pense donc que l’IA générative va permettre de combler un fossé à ce niveau-là », affirme Stéphane Allaire, directeur de l’innovation de Bouygues Telecom.
En outre, l’IA générative a pour atout d’être très facilement malléable, et ainsi de pouvoir être facilement adaptée à tout type de public, selon l’expert. « On peut aisément faire du multimodal : demander à l’IA d’adapter son discours pour s’adresser spécifiquement à une personne très âgée, donc de parler doucement, de bien s’exprimer, de ne pas utiliser des mots complexes… et l’IA s’adapte ! Demain, on aura toutes sortes d’agents spécialisés qui seront chacun adaptés à un type de public et permettront de démocratiser l’accès aux technologies. »
Jeune et moins jeunes pourront donc demain utiliser les mêmes plateformes. Mais vont-ils davantage communiquer pour autant ? Les travaux de Yann Ferguson, docteur en sociologie et chercheur à l’Inria, ont mis en évidence un risque de divergence à cet égard, en particulier dans le monde professionnel. « Une étude a été faite aux Pays-Bas auprès des primo adoptants de l’IA générative au travail, c’est-à-dire ceux qui l’ont très vite utilisée et qui sont devenus accros. Ils ont d’abord observé une tendance très générationnelle : la plupart des utilisateurs sont jeunes. »
Jusque-là, rien de très surprenant, mais la suite est plus inquiétante : « Ils ont aussi tendance à utiliser l’IA là où, auparavant, ils allaient chercher l’expérience d’un collègue plus expérimenté. En effet, ChatGPT est rassurant : il ne juge pas et propose des pistes d’amélioration. L’ennui, c’est que tout ce travail qui pouvait être le fruit d’une interaction avec un senior va ainsi disparaître. »
Pour éviter que l’IA générative n’entraîne le creusement d’un fossé plus large entre les générations au travail, le chercheur propose d’adapter le monde de l’entreprise à ces dernières évolutions technologiques pour faciliter le dialogue entre les générations.
« On a d’un côté des jeunes qui utilisent beaucoup l’IA, mais ne sont pas suffisamment matures professionnellement pour évaluer la qualité de ce qu’ils produisent avec celle-ci. De l’autre, des experts plus âgés qui utilisent peu ou pas l’IA, mais qui, par contre, auraient tout à fait les qualités pour évaluer les résultats. On peut mettre en place des sessions de tutorat croisées, où chacun ferait bénéficier l’autre de son expertise.
C’est une proposition qui me semble intéressante pour sortir d’un triple écueil : mauvais travail avec l’IA, bons travailleurs qui ne veulent pas utiliser l’IA et atomisation du collectif », développe Yann Ferguson.
Certains proposent d’aller encore un cran plus loin dans la communication intergénérationnelle grâce à l’IA. Le musicien japonais Tina Bao a récemment défrayé la chronique en créant un avatar virtuel de sa fille décédée grâce à cette technologie. Demain, les albums de famille seront-ils remplacés par des galeries d’avatars virtuels ? Les jeunes générations pourront-elles échanger avec leurs arrières-grands-parents immortalisés sous forme numérique ? Les questions soulevées sont naturellement vertigineuses, à la fois en matière d’éthique, de droit à l’image et de droit à l’oubli.
Si nous n’en sommes pas encore là, nous en voyons déjà les prémices, et au rythme où progresse la technologie, il vaut mieux se poser ces questions dès maintenant. « Après être retombé sur quelques photos de mon épouse toute jeune, j’ai utilisé Runaway pour faire un prompt vidéo. J’ai ainsi pu générer une vidéo d’elle âgée de deux ans, que j’ai ensuite montrée à ses parents. Ils avaient les larmes aux yeux, car à l’époque ils n’avaient pas de quoi filmer et n’avaient donc aucune vidéo d’elle à cet âge… On peut également redonner vie à de vieilles cartes postales. Bref, on ressuscite des souvenirs grâce à l’IA, c’est une technologie très puissante à cet égard, cela soulève naturellement beaucoup de questions, mais les perspectives peuvent être formidables », estime Stéphane Allaire.
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